30.
J’ignore encore combien de temps s’est écoulé depuis mon arrestation, combien de saisons. J’ai dormi chaotiquement pour me réveiller dans une lumière estivale qui n’a rien à voir avec celle du Poitou et qui ne ressemble pas non plus à l’idée que je me fais du paradis. Des rideaux légers de couleur paille ferment deux fenêtres. J’entrevois par un interstice un fragment de ciel bleu et il me semble entendre la mer. J’ai près de moi mon inséparable fauteuil. J’ai retrouvé mon écritoire à secrets dans l’accoudoir de celui-ci, à l’endroit où je l’avais remisé. Mon bras gauche me fait mal à cause des piqûres. La pièce où je suis couché ne ressemble aucunement à une cellule de prison et encore moins à une chambre d’hôpital. Pas d’odeur de désinfectant, pas de fonctionnalité inoxydable dans le mobilier. Le lit, le lustre, les lampes de chevet sentent la boutique d’antiquaire. Un joli secrétaire en bois poli me fait face. Disposées çà et là, quatre chaises cannées à dossier arrondi. Aux murs, des scènes champêtres peintes sur bois. L’ensemble est sobre et de bon goût. Il y a une touche féminine indéniable dans le choix des tissus et des objets décoratifs.
— Vous êtes ici chez moi, Antonin Carvagnac.
Le petit homme qui vient de pénétrer nerveusement dans la chambre après avoir donné trois coups secs sur la porte et attendu ma permission pour entrer n’est pas Aristide Borganov ni quelque autre tortionnaire de sa police privée mais bien le vieux professeur Pacôme Robertson. Ma première réaction est de lui dire : « Vous ici ! » Comme s’il s’était introduit dans mon logis par effraction. Je n’ai pas le temps de me remettre de ma surprise que je suis emporté dans un véritable tourbillon de remontrances.
— Je ne vous félicite pas ! hurle-t-il. Vous avez poussé notre groupe à prendre des risques insensés en vous enlevant. Sur une foucade, vous avez failli réduire à néant les efforts énormes que nous avons consentis pour faire croire au monde que Tadeusz Nielsen était vivant. Quelle folie vous a pris d’outrepasser votre mission ?
Je le coupe brutalement.
— Qui parle ici de mission, professeur ? Je ne connais pas à ce jour un contrat qui me lie à votre association.
Il concède :
— … votre concours.
— Je préfère « concours », dis-je avec fermeté.
Cette rectification amène Robertson à poursuivre la litanie de ses reproches un ton plus bas.
— Ce n’est pas seulement la Nielsen que vous mettez en difficulté mais la libération de vos propres parents que vous précarisez.
Cela m’agace de retrouver dans son discours les mêmes appréhensions que Mose.
— Une chose dont je suis sûr, c’est qu’aucun des deux ne désapprouverait mon geste et que Nielsen…
Il ne me laisse pas poursuivre.
— Cette assertion n’engage que vous.
— Vous n’allez quand même pas m’annoncer que la Nielsen Depol Foundation se range derrière Borganov dans ses mesures anti-Gémeaux ! Qu’est-ce que vous attendez au juste ? Que ce monstre utilise vos sphères pour envoyer ses victimes ad patres ?
— Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas et, surtout, ne mélangeons pas les problèmes. L’embarras que vous nous causez est suffisamment grave. Votre initiative atteste l’existence d’un faussaire. De là à faire le lien avec les séquences de Nielsen, il n’y a qu’un pas que Borganov pourrait bien franchir.
Pour ne pas répondre à cette critique, je joue la carte de la provocation.
— Je compte pourtant reprendre mes activités incessamment et vous allez m’aider.
— C’est hors de question, Valentin Carvagnac ! Formellement, non ! vocifère-t-il.
Je rectifie.
— Antonin ! Je m’appelle Antonin Carvagnac !
Le professeur fulmine. Je repars à la charge.
— J’exige que vous me rendiez mes appareils. Vous n’avez pas le droit de m’empêcher d’agir !
— Je vous ai donné notre position.
— Ce qui se passe avec les Gémeaux est inadmissible ! La Nielsen a l’obligation de bouger.
— Vous êtes borné ! Je croirais avoir votre père en face de moi.
— Enfin un compliment, professeur ! Je désespérais.
La porte claque sur ma dernière sortie.
Lundi 26 février
Je suis en exil à Cuba et je me sens inutile comme une denrée périmée. Tout ce qui faisait ma vie s’est volatilisé et Esther me manque cruellement. La propriété où je languis appartient aux Robertson. Il m’est défendu pour l’instant de quitter la maison, ma présence étant tenue secrète. L’autre jour, j’enrageais. Avec le temps qui passe, je prends mon mal en patience en complétant mon journal. J’ai fait la paix avec Robertson. On a toujours tort d’être virulent. Sous ses dehors de caporal à la retraite, il demeure un homme dévoué, qui a au moins le mérite d’être resté fidèle à ses engagements et à ses amis. Sa femme, de vingt ans sa cadette, est d’un enthousiasme communicatif. Elle rit comme elle respire. Quand il se trouve en compagnie de son épouse, l’impétueux professeur est méconnaissable. Il prend tout à coup figure humaine et devient presque sympathique. Nous avons parlé longuement hier. Au fond, je crois qu’il m’aime bien. J’ai eu droit au récit de la panique qui a secoué les initiés de Nielsen Depol Foundation quand ma séquence est passée. Robertson prétend qu’il a reconnu ma patte à la première vision.
— Vous avez une façon d’écrire elliptique, ciselée qui n’appartient qu’à vous.
Ça m’a vexé. J’ai mis des jours entiers à m’imprégner du discours de l’astrologue pour peaufiner sa confession. Il n’est pas une expression, une formulation que je n’aie extraite des documents dont je disposais. Me voyant contrarié, il reconnaît :
— Par contre la qualité de l’image et du jeu est stupéfiante. Les analyses les plus poussées n’ont révélé aucun trucage dans votre document. Nos experts se demandent comment vous avez procédé.
Atteint dans mon orgueil de faussaire par ce qu’il a dit sur ma partition, j’égratigne à mon tour sa susceptibilité en invoquant le secret professionnel pour ne pas lui répondre. Ses moustaches de grand-père redeviennent militaires le temps d’un cliché.
Ça lui apprendra.
Mercredi 28 février
Chaque rencontre avec Robertson m’apporte son lot de surprises. Ainsi Brenda atterrit ce soir à La Havane avec un handicapé qui n’est autre que moi-même, ou plus exactement une doublure engagée pour camoufler mon enlèvement. Le motif officiel invoqué pour expliquer mon exode subit est lié à l’établissement prochain de mes parents à Cuba : à un mois de leur remise en liberté, j’ai souhaité avancer mon départ pour être dans mes meubles à leur arrivée.
Au débarquement de Brenda et de mon sosie correspondra la fin de ma quarantaine. Outre la joie de la retrouver, j’espère obtenir par elle des nouvelles d’Esther. Je n’ai pas parlé au professeur de ma belle complice. J’attends de récupérer mon identité et de rentrer dans mes installations pour reprendre contact. Je suis en mal d’elle. J’ai appris par Robertson que des ouvriers travaillent à l’aménagement d’un pavillon qui se situe dans la propriété qu’occuperont mes parents. Ils y réinstallent mon mobilier, mes souvenirs, ma salle de bains, mes écrans, tout ce qui faisait mon environnement immédiat à l’exception toutefois de mes appareils de montage et de mon indispensable coffre à protection magnétique. J’ai l’impression d’être un gamin à qui on a confisqué sa catapulte parce qu’il a cassé un carreau.
Vendredi 2 mars
Je me suis fait tirer les oreilles par le professeur et cette fois je ne peux pas lui donner tort. Pendant le déjeuner, je me moquais des fameux limiers de Borganov, amusant l’ardente Mme Robertson avec des anecdotes qui ne mettaient à l’honneur ni la perspicacité des forces de l’ordre ni leur efficacité. J’ironisais sur l’arrestation du sosie d’Astrid Galaxy quand le professeur m’interrompit.
Vous sous-estimez ces policiers, Antonin. Leur enquête fait son chemin. Ils savent par exemple que les cinq supports expédiés aux chaînes de télévision ont été achetés dans une grande surface de Poitiers. Ils sont sur la piste d’une femme élancée habillée long dans les brun-rouille, qui a été aperçue dans trois gares de Paris à quelques heures d’intervalle, le jour de l’envoi. Ces gens-là font un travail de termites. Avec les images fournies par leurs caméras de surveillance, les interrogatoires sous hypnose, les recoupements d’horaires, ils peuvent retrouver n’importe qui…
Je n’écoute plus ce que dit Robertson. Sa voix me parvient comme s’il s’adressait à moi derrière une vitre blindée. Je regarde sa lèvre inférieure qui débite du son. Le reste de son visage est immobile.
Un frisson me parcourt. Esther est arrêtée, torturée peut-être. Elle m’appelle au secours.
— Professeur ! Cette femme élancée habillée dans les tons brun et rouille est mon amie.
Robertson me lance un regard furibond, avise sa montre, puis abat sa main à plat sur la table.
— Nom de Dieu, Carvagnac ! Je n’en sortirai jamais avec vous.
Samedi 3 mars
L’avion qui transportait Brenda et ma doublure s’est posé à vingt heures dix à La Havane. En raison du surcroît de travail que j’inflige à mon hôte, c’est Loïc Cohen qui a été envoyé pour accueillir les voyageurs et les amener jusqu’à la propriété. Ainsi me suis-je trouvé nez à nez avec mon sosie, poussé dans un fauteuil roulant en tout point semblable au mien. Ma surprise monta d’un cran quand, une fois en petit comité, j’ai vu mon double se lever de son siège et venir vers moi pour me serrer la main. Qu’est-ce qu’il m’aurait plu d’en faire autant ! Pour ce qui est de Brenda, elle m’a paru vieillie de dix ans. La pauvre ! Les événements des derniers jours ont été de trop pour elle. Le professeur m’a présenté Cohen.
— C’est un des aigles de la Nielsen, m’a-t-il dit.
Il s’agit certainement d’un homme très capable mais il est d’un abord froid, presque dédaigneux.
Je les ai entendus se féliciter d’avoir choisi Genève comme point d’envol. J’ai fait les frais de l’humour assez peu délicat de Cohen qui lança à la cantonade.
— Nous pouvons conclure que tout s’est passé comme sur des roulettes.
Il fut tout seul à s’amuser de son trait d’esprit.
J’ai passé la fin de soirée avec Brenda. Le couperet est tombé sur mes attentes : aucune nouvelle d’Esther depuis mon enlèvement. C’est d’une oreille mélancolique et quelque peu distraite que j’ai suivi le récit diluvien des désastres que j’ai provoqués avec en point d’orgue le départ différé de Foxie, la chatte rousse, et l’évacuation en catastrophe de la propriété de Curzay.
— Quand vous pensez que j’avais tout remis à neuf pour le retour de Madame.
— Ce n’est que l’affaire de quelques semaines. Le temps de voir comment vont tourner les élections.
Si j’en crois Brenda, notre demeure familiale a été vidée moins sévèrement que mon studio, les déménageurs de la Nielsen s’étant limités aux effets de première nécessité, aux objets personnels et professionnels, à quelques éléments mobiliers d’une valeur plus fonctionnelle que sentimentale. C’est ainsi que la collection de minéraux des Carvagnac est restée sur place. Je suis soulagé. Curzay demeure une partie presque charnelle de moi-même et il me peinerait d’en être dépossédé.
Dimanche 4 mars
Depuis ce matin, je suis autorisé à m’éloigner de la propriété des Robertson, avec toutefois une restriction de taille : le professeur m’interdit momentanément de reprendre contact avec Esther. « Trop dangereux ! » estime-t-il. Ajoutée à cela la confiscation de mon matériel de montage, autant dire que je suis privé de moyen d’expression. Je me suis enfui aussi loin que me l’offrait l’autonomie électrique de mon fauteuil roulant. J’ai découvert le parc, un coin de mer, le quartier. L’île a beau être engageante et ses habitants hospitaliers, je me sens pensionnaire d’une prison dorée. Je suis rentré de ma promenade vers cinq heures. Elias Potsanis m’attendait. Six années ont à peine blanchi quelques poils de sa barbe au niveau des tempes et du menton. Pour le reste, je l’ai trouvé moins solide que jadis. Revoir Elias Potsanis, c’est retrouver mon père devant le planisphère avec des projets phénoménaux touchant aux cinq continents. Les deux hommes ont travaillé des années ensemble. Une collaboration fructueuse avec d’un côté la passion à l’état sauvage du puisatier et, de l’autre, l’ingéniosité très pragmatique de Potsanis, qui n’avait pas son pareil pour rendre envisageables les pires gageures. La rencontre fut brève mais très amicale. J’ai même eu droit à un coup de chapeau pour mes séquences sur Nielsen. N’ayant jamais reçu le moindre écho sur mes activités de faussaire de la part d’un membre du groupe, j’ai savouré le compliment.
Lundi 5 mars
Pour ma dernière nuit chez les Robertson avant mon déménagement dans la propriété réservée à mes parents, j’ai allumé le téléviseur. Astrid Galaxy m’est apparue en image fixe dans sa beauté la plus éclatante. Un commentateur annonçait au monde son suicide d’une voix émue. Je suis resté un moment incrédule, puis j’ai éteint l’écran pour accompagner en pensée la malheureuse dans cet ailleurs où son regard d’enfant l’avait précédée. Je l’ai veillée… jusqu’à l’aurore.